Qu'est-il permis d'espérer ?

Que de vies oubliées; que de vies abandonnées; que de vies négligées... La vie n'est pas un mérite. La vie n'est pas un mérite, sauf pour les besogneux. Chez eux, la vie est un mérite jusque dans le sexe, transformé par leur médiocre soin en activité sexuelle qui fait du désir une prophylaxie, alors que sa nature est essentiellement vicieuse, sinon corruptible. Le vice caché se trouve dans le devoir que l'accouplement reconduit en permanence. Le véritable crime contre l'amour n'est pas le viol, mais la permanente reproduction parentale issue de l'infatigable assurance du devoir conjugal. Le crime contre l'amour est produit par le couple. De là, le glissement mortifère de l'accouplement vers la mise en oeuvre de la famille, cette entité qui remplace le sexe par la progéniture; le nier, mais sous bonne escorte. Les sexes anéantissent leur jouissance pour se faire parent; par procuration lorsque la mise bas n'est pas tolérée par sa propre morale qu'un crédo infantile accuse. On s'imagine vivre pleinement ses désirs, alors que les sentiments ne s'exécutent que sous la pression hystérique de l'envie.
J'ai faim. J'ai faim depuis tellement de temps que la famine m'est comme une nature secondaire. On pourrait presque me confondre avec l'anorexique. J'ai faim de chaire fraiche. J'ai envie de mordre à pleine dent une viande sexuelle immédiate jusqu'au sang. Mordre jusqu'à faire éclater les vaisseaux sanguins d'une verge en désir qui cherche mes lèvres. Mordre jusqu'à ce qu'un parfum coagulant se répande entièrement sur l'horizon. Me satisfaire d'une chaire meurtrie. Admirer le rouge écarlate de la chaleur sanguine. Contempler l'éruption du méat sanglant. Me pénétrer du plaisir que font les sillons formant rides rêches sur le contour de lèvres sexuelles innocentes, jusqu'à ce que la dernière goutte de salive solaire finisse de creuser le sillon d'un canyon sculpturale évoquant un déchet océanique, et finir dégueulant sur l'asphalte en s'imaginant gravir une montagne d'opprobres que des congénères importuns avaient stupidement simulés pour mieux paraître présentable. Mais le piège de la montagne est de croire pouvoir l'affronter en prenant de l'altitude. On ne fait qu'y trouver la désolation de l'isolé. Elle s'y est établit depuis toujours. Toujours, au moins depuis que la désolation est reconnu comme une denrée rare, alors même qu'elle est répandu sur la terre comme la folie dans l'univers. Alors, on monte. On gravis la montagne avec une énergie ramassée. On monte; et plus on monte, plus le monde, sous nos yeux, semble se rétrécir. Le monde se rétrécie de plus en plus en gravissant de plus en plus les échelons de notre univers de sorte qu'en fait, c'est nous qui nous éloignons. Le monde ne rapetisse pas, il vieillit.
Au sortir du sommeil, trop respectueux, nous devenons irréel. La crainte qui fait l'existant force le désir; jugule la pensée. Exister, c'est transgresser. Le monde n'est rien qu'un insupportable système d'obéissance; ce monde n'est pas le mien, pas même celui de mon imaginaire. Je refuse ce monde du faux refuge. Exister, c'est transgresser. La solitude, toujours. La suite ? Désirs formatés aux convenances... Exister, c'est transgresser!
Qu'est-il permis d'espérer ?
"Extrait de :Ah si le ciel était réel "
Gilles DELCUSE
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